Je regarde une noire. Elle parle avec une amie. Ses yeux. Sa bouche. La ligne, le volume de son corps. Sa taille cambrée (ou ses fesses rebondies). Que de culture dans ce corps bien dressé ! Mais ce qui frappe en premier lieu (sans nier son attrait sexuel, peut-être renforcé, car plongé dans le phantasme et l’interdit, par son foulard de musulmane), c’est qu’elle semble dépossédée de ce qu’on appelle la conscience. Cette médiation qui se met entre moi et mon corps, entre moi et mon imaginaire, entre moi et mon action, entre moi et les autres (entre moi et elle, cette fille, et dont ces lignes témoignent).
Tous les humains ont de telles médiations. La psychanalyse a bien approfondi l’étude des médiations d’un sujet viennois de l’époque freudienne. La conscience en est une parmi d’autres. Les médiations sont des interfaces. Il serait absurde de dire que la conscience, telle que le sujet psychanalysé la connaît, ou le sujet technicien, serait la seule interface possible, les autres, comme cette fille, connaissant l’état merveilleux, naturel, « primitif », d’absence de toute médiation, de toute interface.
L’universalisme bon teint consisterait à établir que tous les humains sont faits pareils (ruse pour parler de leur fonctionnement…), sur un modèle vendu à l’exportation. Ce qui n’est pas vraiment le cas : à bien regarder, tous les jours je côtoies des personnes différentes de moi.
Trianguler les interfaces en dispositifs imaginaire, symbolique et technique pose la question sur les bords extérieurs plus que sur ceux intérieurs. Ici, mon corps, voire « moi-même », peuvent m’être extérieurs. Et de l’intérieur, d’autres médiations se font jour : les sensations, le verbe, le rythme, la conscience… certains pouvant être compris par ailleurs parmi ces trois dispositifs-là.
L’autre (et non autrui) met en jeu et sanctionne (mobilise et révèle) ces dispositifs, sur les bords extérieurs, et ces médiations, sur les bords intérieurs. Il peut également lui-même être dispositif, lui-même être médiation. Le rapport à l’autre en mobilise plusieurs successivement, les travaille, les confronte, en rend certains improbables, dangereux (pour des raisons offensives ou défensives), interdits, voire moches ou effroyables. Le rapport à l’autre se constitue de ce théâtre organique et technique, autant aquatique que bardé de règles et de calculs, autant profond et grave que superficiel et léger jusqu’au bonheur ou à l’insoutenable.
Bien sûr, ce « théâtre » évoquant moins une scène qu’un jeu vidéo ne peut être rabattu sur un seul dispositif, une seule médiation : il serait étroit et vain de l’étudier comme mise en forme symbolique du monde, ou bien de le mettre tout entier, in vitro, dans la conscience, ou encore, in vivo, dans les sensations. C’est quelque chose que nous vivons, « sans y penser » ; et puis parfois nous y pensons, et souvent nous pensons au sein de cet « impensé ». Cinétique des chairs variables en métamorphoses successives, aucun point de vue ne se libère pour en tracer la vérité – sauf quand elles s’institutionnalisent, cessant d’être variables (toujours les mêmes dispositifs et médiations sont mobilisés) et de se métamorphoser (ils se rigidifient sous une forme donnée).
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